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Fiches de lecture de Madame Sautereau

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Florence AUBENAS, Le Quai de Ouistreham, Éditions de l’Olivier, 2010


      « La crise. (…) Je suis journaliste : j’ai eu l’impression de me retrouver face à une réalité dont je ne pouvais pas rendre compte parce que je n’arrivais plus à la saisir. » « J’ai décidé de partir dans une ville française où je n’ai aucune attache pour chercher anonymement du travail. »

   « L’une après l’autre, les agences refusent de prendre mes coordonnées. » « Vous êtes plutôt le fond de la casserole, madame. »

   « J’imaginais bien que les conditions de travail pourraient se révéler pénibles, mais l’idée qu’on ne me proposerait rien était la seule hypothèse que je n’avais pas envisagée. » « C’est Pôle Emploi qui m’a proposé de devenir femme de ménage. »

   Florence Aubenas découvre alors le quotidien impitoyable des femmes de ménage : travailler selon des horaires découpés et sur des cadences infernales, subir, de surcroît, le mépris des employeurs – « madame Aubenas, je pourrais passer toute la matinée à vous expliquer, mais ça n’en vaut pas la peine. Je ne suis pas sûr que vous soyez capable de comprendre » –, pour réaliser le tour de force de rendre impeccables, en un temps record, très insuffisant – « les employeurs calculent les heures de travail au plus juste. »  –  des locaux parfois recouverts d’une « gluante semelle de crasse brune ». Les conseillers de Pôle Emploi, eux, doivent désormais non plus « faire du social », mais « du chiffre ».

   Les salaires ne couvrent même pas, souvent, les frais de transport. Elle s’insurge, au grand étonnement de ses collègues. « D’où je sors pour ne pas savoir que c’est normal ? »

   « Tu verras, tu deviens invisible quand tu es femme de ménage. »

   Par ce témoignage sobre et digne, Florence Aubenas rend un bel hommage à toutes celles et ceux qui, souvent dans l’ombre, accomplissent un travail ingrat et mériteraient une plus grande reconnaissance.

 

revolver

Jean-Hugues LIME, 100 RAISONS DE NE PAS SE SUICIDER AU BOULOT, Mille et une nuits, 2010


   « N’importe quel imbécile est capable d’être heureux. Pourquoi pas vous ? »
  
   Toutefois, si, décidément, vous n’avez pas le moral, dévorez vite ce petit recueil. « Vous avez supporté votre chef de service dix ans, vous pouvez attendre, cinq minutes, de lire toutes les pages de ce livre. »

   En effet, en cent conseils ou maximes, certes inégalement drôles et pertinents, mais rendus plus percutants grâce aux différents polices de caractère utilisées, il vous (re)donnera le sourire.

   « Tant que vous êtes vivant, vous avez encore une chance de nuire à la bêtise des cadres de votre boîte. »  Prenez garde, donc, à ne pas mourir…de rire !

 

silhouetteencapuchonnée

 Karen MAITLAND, La Compagnie des menteurs, Sonatine, 2010

Des pluies continues noient l’Angleterre en cette année 1348, mais un fléau autre que la famine due à la perte des récoltes sévit : la peste.

   Le narrateur, un vendeur de saintes reliques, bientôt rejoint par d’autres voyageurs, va tenter d’y échapper. Cependant, est-ce la seule maladie que fuient ces neuf compagnons d’infortune ? Tous semblent cacher quelque secret.

   À la terreur d’être contaminés s’ajoute l’horreur des meurtres qui les frappent un à un.

   La noirceur de la boue et du ciel n’a d’égale que celle de l’obscurantisme qui règne dans certains esprits. Cruauté, antisémitisme, sorcellerie, surnaturel, pratiques païennes s’entrelacent pour tisser une fresque médiévale très documentée mais très sombre et glaciale, bien loin des mille-fleurs, que n’éclairent qu’à grand-peine, en filigrane, amour et amitié, et qui happe le lecteur dans un suspense inexorable pour le laisser frissonnant à la dernière page.

 

visage féminin  DELPHINE DE VIGAN, Les heures souterraines, JCLattès, 2009

   « Quand l’ordinateur se met en veille, le fond d’écran se transforme en aquarium. Des poissons de toutes les couleurs se heurtent aux parois, sont renvoyés d’un côté, puis de l’autre, inlassablement. Ils se croisent, se frôlent, de fines bulles sortent de leur bouche. Ils n’ont pas l’air de souffrir.  (…)
   Ainsi la vie en bocal est-elle possible, tant que tout glisse, tant que rien ne heurte ni ne s’affole.
   Et puis un jour, l’eau se trouble. Au début, c’est imperceptible. À peine un voile. Quelques particules de vase déposées au fond, invisibles à l’œil nu. En silence, quelque chose se décompose. On ne sait pas bien quoi. Et puis l’oxygène vient à manquer. »

   Mathilde, 40 ans, cadre supérieur, était dynamique, épanouie dans son métier, jusqu’à ce que son supérieur enclenche une « mécanique impitoyable », « silencieuse et inflexible », pour, inexorablement, insidieusement, « la détruire à petit feu ».

   « Elle n’en parle pas. Même à ses amis. » Elle s’enferme dans le silence, « comme si tout cela ne hantait pas ses nuits, ne la rongeait pas par petits bouts. »
   « Elle ne savait pas qu’une entreprise pouvait tolérer une telle violence, aussi silencieuse soit-elle. »

   « Les autres poissons ont des couleurs flamboyantes, leurs écailles sont douces en apparence, leurs nageoires ne sont pas endommagées. Ils se sont éloignés d’elle, ils naviguent dans d’autres eaux, plus claires, plus limpides. »
   Mathilde, elle, « a perdu ses couleurs, son corps est devenu translucide, elle gît à la surface, ventre à l’air. »

   Thibaud, 43 ans, est médecin aux « Urgences Médicales de Paris ». « Il aime une femme qui ne l’aime pas. » Il n’en peut plus de cet amour à sens unique.
 « Il faut arracher la perfusion », lui conseille un collègue.    
 « Il a quitté Lila, il l’a fait. » Cependant, il est taraudé par la douleur…

   Mathilde, Thibaud : d’un chapitre à l’autre, deux destins parallèles…Épuisement, interrogations, souffrance morale…Se croiseront-ils ?

   Désespoir, interrogations sur le sens de la vie, solitude au sein d’une vie pourtant grouillante de vie, troisième personnage de ce roman poignant : cette partition grave et bouleversante, jouée à quatre mains par deux êtres à qui tout souriait mais dont, soudain, la vie bascule, ne laissera personne indifférent, surtout pas celles et ceux qui savent ce qu’est le harcèlement moral.



 visageS.J.PERELMANTous à l’ouest !, Le dilettante, 2009


   « Pourquoi ne vous lanceriez-vous pas dans un voyage autour du monde pour notre journal ? »

   « En moins de temps qu’il n’en faut pour dire “Bouh !“ à une oie, toute l’affaire fut arrangée. »

   « Nous ignorions où nous allions, ni comment nous y allions, mais nous étions sûrs d’une chose : quand nous serions là-bas, nous y serions. Et ça, c’était déjà quelque chose, même si ce n’était rien. »



 Esprits chagrins ou trop sérieux, qui estimez que trop d’humour tue l’humour,
 Voyageurs soucieux d’ethnologie qui du monde voulez faire le tour,

 De la lecture de cet ouvrage mieux vaut vous abstenir :
 Les mésaventures qu’il conte à coup sûr vous feraient frémir !

 Pas une phrase que l’absurde, le loufoque ou le burlesque ne régisse
 Pas une page qui ne soit un hilarant, désopilant feu d’artifice !

 

  rizANNA GAVALDA, L’Échappée belle, Le dilettante, 2009

   « J’ai envie de voir Vincent. » C’est parce que leur jeune frère n’est pas venu à ce mariage de famille que, soudain, Garance, Lola et Simon s’esquivent pour le rejoindre, tels des gamins qui décident tout d’un coup de faire l’école buissonnière.
  Au cours de cette « échappée belle », les adultes qu’ils sont devenus vont retrouver l’insouciance de leur enfance, unis par leur complicité de toujours, «  en attrapant des fous rires et des coups de soleil ». Envolées, les meurtrissures de la vie, les mesquineries, la bêtise et l’intolérance!

   Pourtant, Garance devine qu’ils vivent leurs « dernières tartines d’enfance ». « Pendant  combien de temps aurions-nous l’énergie de nous arracher ainsi du quotidien pour faire le mur ? Combien de permissions la vie nous accorderait-elle encore ? Combien de pieds de nez ? » « Encore combien d’années avant d’être vieux ? »
   D’une plume alerte et enjouée, Anna Gavalda entremêle portraits savoureux  - qui n’a pas croisé un jour l’un ou l’autre de ces personnages ? - et réflexions tour à tour douces-amères, drôles, poétiques, sur les rapports entre frères et sœurs ou avec les parents, sur l’enfance, le divorce, le respect des différences, le racisme…Rires et émotions, coups de cœur et coups de gueule…la vie, croquée avec humour et tendresse ! Et un remède contre la morosité, lumineux et tonique comme un fou rire entre amis.

 

reflets de nuages dans une voiture

 JIM HARRISON  Une Odyssée américaine

Flammarion, 2009 

   « Autrefois c’était Cliff et Vivian, mais maintenant c’est fini. (…) Nous sommes restés mariés trente-huit ans ». « Je suis libre, blanc et âgé de soixante ans, mais je n’ai aucune envie d’être libre. Je veux récupérer Vivian, même si on m’a clairement fait comprendre que ça a peu de chances d’arriver. »   

   « Ton histoire est typiquement américaine. Tu perds la substance fondamentale de ton existence, ton épouse, ta ferme et  ta chienne. Tu es complètement ratiboisé. À ton âge, tu ne vois pas quels nouveaux mondes conquérir, quelles grandes aventures tenter à mille lieues de chez toi », déclare un soir à Cliff son ami médecin.   

   Cliff se lance alors dans une longue traversée des États-Unis, d’Est en Ouest, du Michigan jusqu’au Pacifique.  Au rythme de ses questions existentielles, de ses souvenirs – scènes de son enfance, de la vie familiale, moments de bonheur avec sa chienne Lola –, de rencontres hautes en couleurs – Marybelle, l’une de ses anciennes étudiantes à la vie sexuelle débridée, lui fait vivre des instants « d’amour torride » –, cette « odyssée » le conduit à la découverte de l’Amérique profonde, mais aussi de son moi profond.   

   Ému par la beauté des paysages et celle – extérieure ou intérieure – des femmes qu’il croise, Cliff, en quête d’authenticité et d’un but à donner à sa vie,  en profonde communion avec la nature, se livre à une réflexion lucide et douce-amère sur son mariage, l’amour, l’enseignement, la politique…   

   Comment ne pas se laisser porter par ce road-movie magnifique, écrit à la première personne, en une langue tantôt crue –  celle d’un homme qui se parle à lui-même –, tantôt poétique, mais toujours tendre ?    

   « J’avais renoncé à mes impulsions les plus pures au profit d’une vie entière consacrée au labeur, mais voilà qu’elles reviennent en force. » Ne nous sommes-nous jamais interrogés un jour sur le sens de notre vie ?

 

 pagebleue

Philippe DELERM  QUELQUE CHOSE DE BARTLEBY      
Mercure de France, 2009


   M. Spitzweg « ferait-il partie d’une espèce en voie de disparition ? » Pour lui, point de frénésie, point de « bling-bling » ! Il cultive son « inclination naturelle à la paresse dégustée », « voudrait qu’on l’oublie, devenir transparent. Il voudrait s’oublier lui-même, traverser le temps et l’espace sans rien changer, sans déranger personne » et « aime bien ne pas être riche », car « devoir distiller au plus juste l’alchimie de l’attente avant de goûter un plaisir fait partie de sa façon d’être. » Il « entretient avec l’ordinateur des rapports difficiles », et a « des accents flamboyants pour stigmatiser la déshumanisation, la disparition de la poésie dans l’échange, le triomphe du virtuel sur le tactile. »

   Pourtant, frémissez, lecteurs qui souriez d’aise en vous reconnaissant dans ce personnage si peu dans l’air du temps, car lui aussi se met à tenir son blog, « un blog léger, baladeur, à la surface des choses, sans philosophie ni morale » !

   Ô surprise ! Le succès est tel, que c’en est fini de l’anonymat tant aimé…M. Spitzweg se laissera-t-il séduire par les sirènes de la notoriété ou restera-t-il fidèle à lui-même ?

   Au fil de très courts chapitres, ciselés avec poésie, Philipe Delerm nous livre non pas un pamphlet – car il agit comme un chat qui, sitôt son coup de griffe esquissé, ferait patte de velours et, plissant les yeux, reprendrait, d’un air faussement contemplatif, sa fine analyse de tout ce qui l’entoure – mais une peinture impressionniste de notre société, notamment parisienne, un album de douces photographies en noir et blanc, qui nous invitent à la flânerie et…à la réflexion.

 

Un village entouré de forêt, devant un lacLe forgeron d’Éden, Didier CORNAILLE

Albin Michel, 2009

 

« D’un geste large de la main, (…) il balaya le paysage qui étalait sa splendeur devant eux. -         Si ce n’est pas ça, le jardin d’Éden, c’est quoi, alors ? »   

« Ça », c’est un « petit pays perdu au milieu de nulle part », qui, son heure de gloire passée, une fois la mine fermée, ne survit plus que grâce à « quelques rescapés », des «  vieux gens », et à la jeune et jolie Juliette, qui, arrivée là, fuyant la ville, accompagnée de Dalton, un chien plein de bon sens, « était restée et s’en trouvait bien, voilà tout », Juliette, « véritable centre vivant du hameau », « fleur éclose comme par miracle sur ce pauvre parterre fané », qui règne sur le bistrot, où Léonce, l’ancien forgeron , et ses amis philosophent autour d’un verre.   

Un jour, un mystérieux drame survient. « Qu’étaient-ils au sein de ces inquiétantes manifestations d’un pouvoir qui les dépassait ? (…) Toujours, ils devaient se résigner à plier le dos et à admettre leur ignorance. » Leur « vague conscience d’une sorte d’immortalité de leur race se heurtait douloureusement (…) à la réalité (…) de l’insignifiance de leur condition. »   

Sur fond de désertification rurale et de « trafics d’une véritable mafia » à la tête d’un « vaste réseau clandestin d’élimination de déchets », Didier Cornaille conte une belle histoire d’amitié et d’amour, empreinte de poésie, de tendresse pour le monde campagnard, qui vibre comme un cri d’alarme, une histoire passionnante, captivante, au point que si, d’aventure, l’on doit en interrompre la lecture, on se retient de lancer, en posant le livre : « attendez-moi, “vieux gars”, je reviens ! »

 

 

Photo noir et blanc : 2 femmes élégantes marchent dans la rue de dos. Années 40Louise et Juliette, Catherine SERVAN-SCHREIBER, JCLattès, 2009    

 

Louise et Juliette : deux sœurs liées depuis toujours par « un amour pur », « une tendresse absolue ».   

 Elles ont « choisi des maris très différents. »   

Louise est mariée à Charles, un Juif « athée, sans religion, sans croyance », mais la Seconde Guerre mondiale éclate, et « voilà que maintenant, il se retrouvait juif malgré lui. » « Comme une erreur judiciaire qui vous condamne indûment. » Si Louise est « bien française, catholique, ses enfants aussi », il n’empêche qu’ils « portent un nom juif, étranger. »   

 Juliette, elle, est l’épouse de Paul, « préfet pour servir son pays et exécuter les ordres de ses supérieurs. Par hasard et pas par sa faute, ses supérieurs étaient allemands. Cela ne changeait rien. La routine administrative était la même. » « J’ai vu, je n’ai pas dénoncé, je suis complice (…). De toute façon, (…), j’ai choisi de faire mon devoir, et rien de plus, dans l’honneur et le respect de la loi, des ordres, de la hiérarchie. Je n’ai pas à rougir de mes actes…Mes non‑actes, c’est plus discutable. »   

« Louise fuyait les Allemands, Juliette les attendait. » L’une, résistante, mène une « vie de repliée » à Megève, l’autre, une « vie de mondanités ». « Le traditionnel champ de bataille des soldats s’est déplacé dans les familles ». La « complicité qui les protégeait du monde extérieur » résistera-t-elle ?   

Si l’histoire n’est guère originale, la psychologie des personnages, leurs dilemmes et l’ambiance de l’époque sont bien analysées. Malheureusement, des maladresses de style, des fautes de vocabulaire, d’orthographe, de ponctuation et de grammaire émaillent le récit et le ternissent.

Titre écrit à la main sur une enveloppe timbréeLe cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, Mary Ann SHAFFER et Annie BARROWS, Nil, 2009    

 

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’île de Guernesey est occupée par les Allemands.   

« Nous assistions à une réunion du cercle littéraire de Guernesey et la discussion du soir (…) était si captivante que nous en avions tous perdu la notion du temps. » L’officier allemand qui vient de surprendre un petit groupe d’amis rentrant chez eux après le couvre-feu accepte cette excuse, inventée de toutes pièces. Ainsi naît « le Cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates de Guernesey » !   

« À force de lire, de parler de livres et de nous disputer à cause d’eux, nous en sommes venus à nous lier étroitement les uns aux autres. D’autres insulaires ont voulu se joindre à nous et nos soirées se sont transformées en moments chaleureux et animés. À tel point que, de temps en temps, nous arrivions presque à oublier la noirceur du dehors. »   

En 1946, Juliet, jeune écrivain londonienne à la recherche d’un sujet de roman, entame une correspondance avec les membres de ce cercle, personnages fantaisistes et attachants. Au fil des lettres, chacun apporte son témoignage sur cette sombre période – absence de communications avec le monde extérieur, privations, camps, mais aussi solidarité, générosité et héroïsme – ce sans pathos, avec des mots simples, avec pudeur, avec sa propre sensibilité et, toujours, une admirable pointe d’humour.  

  L’on dévore chaque lettre, impatient d’avoir des nouvelles de toutes celles et ceux qui sont devenus des amis ; l’on s’émeut, l’on soupire et l’on sourit. La dernière page achevée, l’on rêve de faire partie d’un tel cercle et de se rendre à Guernesey !    

S’il est vrai que les livres sont des amis, celui-ci deviendra à coup sûr l’un des plus précieux : lire ce magnifique et savoureux roman empreint d’optimisme réchauffe le cœur. 

 

 

Titre bleu sur fond blancRosie Carpe, Marie Ndiaye, Les éditions de minuit, 2001

 

L’on croit s’engager dans l’histoire banale d’une pauvre fille banale, qui, marquée par une jeunesse provinciale terne et étriquée, se retrouve à Antony, sous-payée, en mal de reconnaissance, comme hébétée face à la vie, trop faible pour savoir dire non même quand elle est consciente de devoir refuser, et très vite mère d’un petit garçon sans l’avoir voulu…mais voici que le kaléidoscope dans lequel sont pris les personnages se met à tourner et que tout se métamorphose : désir de vie nouvelle, poids du passé, quête d’identité, déchirures…les caractères s’exacerbent et, dans la chaleur de la Guadeloupe, les événements vont se précipiter.   

Dans ce kaléidoscope, le jaune domine : tout d’abord «  pâle et uni », il s’avive et se révèle inquiétant, comme celui dont se parent certaines espèces pour attirer leur proie.       Pense-t-on avoir atteint la lie de l’âme humaine que l’on est entraîné vers des tréfonds plus troubles encore.    

Le style, qui épouse les hésitations et les tourments des protagonistes, l’atmosphère glauque, voire malsaine, les non-dits et une constante ambiguïté pourront déstabiliser les lecteurs habitués à des romans de facture plus classique.

 

dessin de Watson enquêtant dans les rues de Londres avec une loupe

Élémentaire, mon cher Watson !, Colin Bruce, Flammarion, 2002

 

 « Élémentaire » ! C’est ce que s’exclameront les lecteurs rompus à la pratique des mathématiques, des statistiques et des probabilités à la lecture de chacune de ces douze enquêtes de Sherlock Holmes – ils trouveront d’ailleurs dans l’épilogue les références de nombreux ouvrages spécialisés –, mais les autres, peu familiers de ces disciplines, se divertiront moins, malgré les graphiques illustrant les théories exposées.    Cependant, quel que soit le degré auquel ils goûteront ces « contes moraux », tous en tireront une leçon : comment rester insensible et imperméable à un enseignement dispensé par un professeur tel que Sherlock Holmes, qui, secondé par le fidèle Watson, dénoue toutes les énigmes avec autant de brio, de flegme et d’humour ?    Ainsi, Colin Bruce aura atteint son but : sachant que « nous pouvons tous trébucher sur des choses apparemment simples, surtout lorsqu’il s’agit de probabilités ou de statistiques », il a, en effet, souhaité nous armer pour « affronter les aléas de la vie, éviter les pièges que nous tendent les statistiques et nous préserver des autres “arnaques” de la vie moderne ». 

   « Élémentaire » et…so british ! 

 

 

Le cordonnier de la rue triste, Robert Sabatier, Albin Michel, 2009

  

   Paris, 1942.   « Le cordonnier », c’était le jeune Marc, « beau et  blond comme un archange », qui aimait « courir tel un marathonien », « rêvant parfois qu’il s’envolait tel un oiseau et  traversait le ciel » ; « la rue triste », c’était une « artère étroite », «  à la limite des 14e et 15arrondissements », « comme refermée sur elle-même », habitée par «  des gens âgés, petits retraités ou miséreux ».   Un accident privera définitivement Marc de l’usage de ses jambes. La solidarité s’organisera alors, toute une galerie de personnages, émouvants ou truculents, gravitant autour de lui.    Les amoureux de la langue française regretteront que le récit peine à trouver son rythme, que des redites inutiles l’alourdissent, et déploreront une faute de français récurrente.*   Néanmoins, il reste une belle histoire, touchante, d’amitié et de solidarité, aux acteurs attachants, dans laquelle l’auteur nous guide avec tendresse, en « voix off », une histoire que les nostalgiques d’un certain monde parisien – ruelles pavées et accents gouailleurs – aimeraient voir portée à l’écran.     * Exemple : « Désirant se lever, ses jambes ne l’ont pas porté » n’est grammaticalement pas correct, car le sujet du participe présent et celui du verbe conjugué ne sont pas les mêmes.

  

 

Composition française - Retour sur une enfance bretonne, Mona Ozouf, Gallimard, 2009

 

Sans complaisance, sans arrogance, sans excès, sans cris et sans larmes, avec force et douceur, certitude et pudeur, Mona Ozouf nous offre un ouvrage à l’image de la Bretagne, tout en nuances, où se mêlent en un doux camaïeu le sépia des souvenirs d’enfance et le gris-bleu d’une sereine réflexion sur les sempiternelles tensions entre universalisme et « résistance des particularités ».   « Après des siècles de nivellement monarchique et de simplification républicaine, la cause en effet n’est toujours pas entendue, et les rapports du centre et de la périphérie n’ont pas laissé d’être problématiques. »   Avec la virtuosité et la délicatesse d’une dentellière, elle entrelace les fils de son histoire et ceux de l’Histoire.   Elle évoque ainsi son enfance bretonne, dans les années trente, d’écolière sage et solitaire. Fille d’une institutrice laïque et d’un père « militant de la langue bretonne », décédé prématurément alors qu’elle n’avait que quatre ans, lectrice passionnée, bercée par les voix dissonantes de « trois fées qui ne s’aimaient guère, l’école, l’église et la maison », elle apprend dès son plus jeune âge à « composer » : « la tension entre l’universel et le particulier, si caractéristique de notre vie nationale, j’ai dû la vivre et l’intérioriser, non sans trouble ni perplexité, encore aggravée par un troisième enseignement, celui de l’église. »   Elle brosse avec une infinie tendresse les portraits de ses parents et de sa grand-mère, « reine de la maison, pleinement consciente de sa souveraineté », « l’image même de la sécurité », aborde son engagement au parti communiste, ses rencontres littéraires.

   À la fin de ce brillant et émouvant ouvrage, richement documenté et argumenté, elle en vient à des questions d’une brûlante actualité – l’inscription dans la Constitution de l’appartenance des langues régionales au patrimoine de la France, la parité entre hommes et femmes, le port du voile – et penche pour une « diversité assumée » : à « l’affrontement binaire du particulier et de l’universel », aux tensions opposant partisans de « l’éradication des différences » et défenseurs des particularismes régionaux, des vieux « pays », au sens ancien du terme »,  elle préfère la « composition française ».

 

 Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi, P.O.L., Prix Goncourt 2009

Une ville en guerre, en ruine, "quelque part en Afghanistan ou ailleurs". Dans une chambre, une femme veille sur son mari, "cadavre vivant", sous perfusion depuis trois semaines interminables, insupportables.

Suspendue au souffle du moribond, la femme, épuisée, tour à tour prie, supplie, s'impatiente, se désespère, se révolte... puis, moderne Shéhérazade, se laisse à exprimer à voix haute, sans pudeur, dans le silence, pour se sauver de la folie, tout ce qu'elle a toujours et depuis trop longtemps gardé en elle: secrets de femme, empreints de peurs et de pleurs, de sang, d'humiliations, d'affronts et de frustrations, jusqu'à ce qu'elle comprenne que son homme est sa "syngué sabour", la "pierre de patience", pierre magique à laquelle, selon la mythologie perse, "on confie tout ce que l'on n'ose pas révéler aux autres" et qui, lorsqu'elle a tout absorbé, "éclate... Et ce jour-là on est délivré".

Ce très beau huis clos, lent et dur, cru et cruel, comme la vie de cette femme voilée, et dont le style épouse les sentiments qui la submergent, est un hymne aux femmes, à l'amour.